Gabriel Kyungu, un homme, une histoire

Gabriel Kyungu, un homme, une histoire

Voici un homme qui aura marqué l’histoire de toute une province. Il aurait disparu sous Kabila, peu de gens – même au Katanga – auraient parlé de lui. Il n’aurait pas eu droit, comme c’est le cas désormais, à un mausolée érigé dans sa ferme de Kiyambi, sur la route de Kasenga, à 40 kms de Lubumbashi où il a fait la pluie et le beau temps.

C’est Jacques Kyabula Katwe,  le gouverneur PPRD (le parti de Kabila) du Haut-Katanga qui l’a annoncé dans un message radio-télévisé.

A la suite d’une opposition de la famille de voir « le Baba du Katanga », décédé le 21 août 2021 en Angola, être porté en terre dans un cimetière de la ville avec risque de voir son caveau être profané, le Président de la République Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo attendu à Lubumbashi pour les obsèques officielles avant de se rendre à Berlin au sommet de l’Afrique avec l’Allemagne, a dû revoir son programme. Le Président viendra au Katanga quand le mausolée aura été construit et quand la date des obsèques sera convenue en concertation avec la famille.

Une histoire exemplaire ?

Alors que des communications diverses étaient distillées au sein de la population, Jacques Kyabula Katwe a invité « chacun de nous, à cette occasion, à garder une pensée pieuse requise en pareille circonstance (…) ».

Il a appelé les Katangais « à réserver (à cet homme) des hommages mérités et dignes de son rang ».

L’un des treize parlementaires avec Etienne Tshisekedi wa Mulumba qui, en novembre 1980, signaient une lettre adressée au Maréchal Mobutu Sese Seko qui réclamait la démocratie et à la base de la naissance de l’UDPS, Union pour la démocratie et le progrès social, Gabriel Kyungu wa Kumwanza que redoutait Mobutu, se retournait vite contre Tshisekedi et sa tribu Luba pour organiser une  chasse aux Baluba du Katanga où ils étaient désignés – le mot est de Kyungu – comme des «Bilulu» (insectes ou mouches) « à exterminer ».

Des chiffres effarants de morts circulent aujourd’hui dans les médias loin d’accréditer la thèse d’un homme qui aura eu une histoire exemplaire.

Un texte publié en mars 2019 par le quotidien kinois Le Potentiel intitulé « Non monsieur le président, Gabriel Kyungu n’est pas un héros !» – donne quelques éclairages sur l’histoire de  « Baba wa Katanga ».

En voici des extraits :

« En marge de la visite des notables du Grand Katanga auprès du nouveau président à la Cité de l’UA, vendredi 8 mars 2019, le président Félix Tshisekedi a rendu un vibrant hommage à Gabriel Kyungu qui conduisait la délégation en ces termes : « Baba Kyungu mon papa, Baba Kyungu mon héros ». Un bout de phrase apparemment anodin, mais pourtant, lourd de sens pour ceux qui connaissent les méandres de l’histoire du Zaïre dénommé République démocratique du Congo (RDC) en 1997.

De nombreux documents attestent combien lui, comme gouverneur du Shaba et Nguz Karl-i-Bond comme Premier ministre ont été les maîtres-d’œuvre de l’épuration ethnique contre les ressortissants kasaïens habitant le Shaba de l’époque. Emmanuel Kabongo Malu dans son ouvrage « Épurations ethniques en RD Congo : 1990-1995 La question luba- Kassai » fait état de nombreux faits qui se sont produits au Sud-Est du Zaïre et qu’il qualifie d’épuration ethnique. Il précise pour ce faire : « Sans nul doute, ce qui s’est passé au Katanga, cinq ans durant, est une véritable épuration ethnique visant le peuple Luba du Kasaï, avec intentions malveillantes de confinement territorial. »

Dans le documentaire intitulé « Mémoire : les massacres des kasaïens au Katanga 1992 », le journaliste reporter essaie de relater avec des mots justes, le douloureux récit de « la nuit des longs couteaux » que Kibassa Maliba, le président de l’UDPS d’alors qualifiait ni plus ni moins d’une chronique d’épuration longuement préparée.

Dans son Message adressé le 28 septembre 1994 aux kasaiens refoulés, Kibassa dénonçait en ces termes musclés : « l’épuration ethnique a été l’œuvre du dictateur Mobutu ainsi que de deux hommes de main, tous sanguinaires, originaires du Katanga ».

C’est donc à cause de la volonté politique des responsables locaux et des discours sectaires et xénophobes de Gabriel Kyungu que le Katanga était devenu le théâtre des violences innommables et que 700.000 kasaïens jetés en pâture à la jeunesse droguée et fanatisée de la jeunesse de l’Uferi (JUFERI) seront obligés de fuir vers le Kasaï pour sauver leur vie.

Antoine Tshitungu Kongolo dans son article publié dans le Monde Diplomatique « Des centaines de milliers d’indésirables au Katanga 1994 », décrit le sort atroce subi par des Congolais ressortissants du Kasaï. « Les déportés, refoulés », selon la terminologie en usage, d’abord regroupés dans des écoles, étaient dirigés vers les gares où des foules hagardes et hébétées prenaient d’assaut les trains censés les ramener vers de problématiques terres ancestrales ».

Outre ceux dont les gorges seront tranchées avec des longs couteaux la nuit tombante, beaucoup périront au cours de ce voyage de retour à la terre de leurs aïeux, pour des familles d’origine que beaucoup auront du mal à retrouver, vu la durée séculaire de leur séjour dans le Katanga.

Zaïre-Info qui fut la publication de l’opposition démocratique, éditée en Belgique, publiait dans un numéro Spécial Shaba, le 21 août 1993, les statistiques de mortalité infantile à la gare de Likasi, un des points de concentration des « refoulés » : du 10 au 30 octobre 1992, 55 décès d’enfants ; du 1er au 28 novembre, 188 ; du 9 au 31 décembre, 158; du 2 au 14 janvier 1993, 41. Dans le même temps, 51 décès d’adultes ont été dénombrés.

Le célèbre journaliste Sennen Andriamirado affirmait dans le numéro de Jeune Afrique, du 25 février 1993, que tous les non-Katangais de souche étaient appelés des bilulu (insectes) à chasser ou à tuer.

Selon certains tracts, les Balubakat (Balubas du Katanga) seraient « menteurs, superstitieux, méprisants, spécialistes de la traîtrise ». Le gouverneur de la province, lui-même, les traite publiquement de «colons, qui n’ont jamais vu que leurs propres intérêts, et qui doivent partir ».

Lorsqu’à la fin de son speech, le président Félix Tshisekedi demandait, vendredi dernier à Gabriel Kyungu et à la délégation que ce dernier conduisait, de l’aider à accomplir sa mission de RÉCONCILIER les congolais, il ne pouvait pas perdre de vue que l’interlocuteur en face de lui se définit historiquement comme le deuxième congolais qui, après Moïse Tshombe en 1960, aura poussé l’outrecuidance de déclarer l’autonomie du Shaba au cours d’un rassemblement tenu en décembre 1993. Et que deux ans plus tard, en 1995, avec l’appui de l’UFERI, c’est le même Kyungu qui fera pression sur Kinshasa en menaçant le pouvoir central de conserver les taxes régionales dans la province et déclarer l’indépendance du Shaba si le calendrier électoral n’était pas respecté ». (Cfr New African juillet-août 1995, n°32).

Il s’est réconcilié avec TshiseredI.

Il est vrai que depuis, Gabriel Kyungu s’était réconcilié avec Etienne Tshisekedi. Ce fut à Genval en juin 2016 dans la banlieue cossue de Bruxelles lors d’un rassemblement qui réunit 120 chefs des partis politiques et leurs partisans sous la présidence du leader historique de l’UDPS.

Tous ces opposants anti-Kabila avaient signé l’acte de Genval donnant naissance à la plus grande coalition numériquement de l’histoire de l’opposition congolaise : le Rassemblement.

Avant d’y aller, Kyungu et plusieurs personnalités dont des ministres et des députés avaient quitté la majorité présidentielle kabiliste.

Beaucoup avaient rejoint l’ancien puissant gouverneur du Katanga Moïse Katumbi Chapwe attendu à ce rassemblement de la banlieue de Bruxelles mais qui y fut curieusement absent même si son demi-frère, Soriano Katebe Katoto y était au premier rang aux côtés de Tshisekedi.

Dans une émission récente, alors qu’il a rallié Félix Tshisekedi, tout en restant bien accroché à son frère Moïse Katumbi, il a fait part de sa peine après ces événements du Katanga. Qui restera-t-il dans l’histoire?

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